Pendant longtemps, le masseur-kinésithérapeute a été perçu comme le professionnel que l’on consulte lorsque la douleur est déjà installée. Une entorse, une lombalgie, une tendinite, une intervention chirurgicale ou encore une perte d’autonomie conduisent naturellement le patient vers le cabinet du kinésithérapeute.
Pourtant, cette vision est aujourd’hui largement dépassée.
Depuis plusieurs années, la profession évolue profondément. Les connaissances scientifiques sur le mouvement, l’activité physique, la sédentarité, les maladies chroniques ou encore le vieillissement ont progressivement replacé le masseur-kinésithérapeute au cœur des stratégies de prévention. Cette évolution se traduit aujourd’hui dans les textes, mais également dans les attentes de la population et des pouvoirs publics.
L’intégration progressive des masseurs-kinésithérapeutes au dispositif Mon Bilan Prévention constitue sans doute l’une des illustrations les plus fortes de cette évolution. Bien au-delà d’une nouvelle consultation, c’est une véritable reconnaissance des compétences de la profession en matière de promotion de la santé et d’accompagnement des changements de comportements.
Et si cette évolution dépassait finalement largement les murs du cabinet pour transformer également la prévention en entreprise ?
Une logique de prévention plutôt que de réparation
Notre système de santé s’est historiquement construit autour du soin.
Nous intervenons lorsque la maladie est déclarée, lorsque les douleurs apparaissent ou lorsque les capacités diminuent.
Cette organisation a permis des progrès considérables. Pourtant, elle montre aujourd’hui ses limites.
Les maladies chroniques représentent une part croissante des dépenses de santé. La sédentarité progresse. Les troubles musculosquelettiques (TMS) demeurent la première cause de maladies professionnelles reconnues en France. Les risques psychosociaux (RPS), le stress chronique, les troubles du sommeil et les problématiques liées aux habitudes de vie occupent désormais une place centrale dans les politiques de prévention.
Face à ces enjeux, la question n’est plus seulement :
Comment soigner ?
Elle devient également :
Comment éviter que ces situations apparaissent ?
C’est précisément l’objectif poursuivi par Mon Bilan Prévention.
Mon Bilan Prévention : accompagner les citoyens aux âges clés de la vie
Déployé par le ministère chargé de la Santé et l’Assurance Maladie, Mon Bilan Prévention vise à proposer un temps d’échange personnalisé autour de la prévention, des habitudes de vie et des principaux facteurs influençant la santé.
Le dispositif concerne quatre périodes clés :
- 18 à 25 ans, période de construction des habitudes de vie
- 45 à 50 ans, moment où apparaissent souvent les premiers facteurs de risque cardiovasculaires, métaboliques ou musculosquelettiques
- 60 à 65 ans, afin d’anticiper le vieillissement et de préserver l’autonomie
- 70 à 75 ans, pour prévenir la perte d’autonomie et maintenir la qualité de vie.
L’entretien, entièrement pris en charge par l’Assurance Maladie pour les personnes concernées, ne consiste pas à réaliser un examen médical classique.
Il repose avant tout sur un temps d’échange personnalisé, l’identification des facteurs de risque et la co-construction d’un plan de prévention adapté à chaque personne.
L’objectif n’est pas de diagnostiquer une maladie, mais d’accompagner chacun dans l’adoption de comportements favorables à sa santé.
Les thèmes abordés sont nombreux :
- activité physique
- sédentarité
- alimentation
- sommeil
- addictions
- santé mentale
- vaccination
- dépistages
- santé sexuelle selon les situations.
L’objectif est simple : permettre au patient de devenir acteur de sa santé.
Pourquoi les masseurs-kinésithérapeutes sont-ils légitimes ?
Cette évolution peut surprendre certains.
Pourtant, elle apparaît particulièrement cohérente lorsqu’on observe les compétences développées par les masseurs-kinésithérapeutes au cours de leur formation et de leur pratique quotidienne.
Chaque jour, ils accompagnent des patients dans :
- la reprise de l’activité physique
- la prévention des chutes
- la gestion des douleurs chroniques
- la compréhension du mouvement
- l’amélioration des capacités fonctionnelles
- l’éducation thérapeutique
- l’adaptation des habitudes de vie.
Ils sont également parmi les professionnels de santé qui passent le plus de temps avec leurs patients.
Cette relation privilégiée favorise l’écoute, le dialogue et l’accompagnement vers des changements progressifs et réalistes.
La prévention ne consiste pas uniquement à délivrer des conseils.
Elle nécessite de comprendre les freins, les motivations, l’environnement du patient et ses objectifs personnels.
Autrement dit, elle demande des compétences relationnelles et pédagogiques qui font déjà partie intégrante de l’exercice quotidien de nombreux kinésithérapeutes.
Une reconnaissance qui dépasse le cabinet
Cette évolution représente également un signal fort.
Pendant longtemps, le masseur-kinésithérapeute a été identifié comme un professionnel du soin.
Aujourd’hui, il devient progressivement un acteur de la promotion de la santé.
Cette reconnaissance est loin d’être anodine.
Elle traduit une évolution profonde des politiques de santé publique : investir davantage dans la prévention afin de réduire les conséquences humaines, sociales et économiques des maladies chroniques.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé, une activité physique régulière contribue à réduire le risque de nombreuses pathologies chroniques, améliore la santé mentale et participe au maintien de l’autonomie tout au long de la vie.
Qui mieux que le kinésithérapeute pour accompagner ces changements ?
Et si cette logique s’appliquait aussi à l’entreprise ?
Cette évolution dépasse largement le cadre du cabinet de kinésithérapie. Elle ouvre également des perspectives particulièrement intéressantes pour le monde de l’entreprise.
Aujourd’hui, de nombreuses organisations investissent dans des actions de prévention : formations gestes et postures, ateliers sur les TMS, sensibilisation aux risques psychosociaux, conférences sur le sommeil ou encore réveils musculaires. Toutes ces initiatives sont utiles et contribuent à améliorer la santé au travail. Pourtant, elles reposent encore très souvent sur une approche collective, identique pour l’ensemble des collaborateurs.
Or, les besoins d’une équipe sont rarement homogènes.
Dans un même service, certains salariés souffrent de douleurs lombaires liées à des contraintes physiques, d’autres sont confrontés à une sédentarité importante, tandis que d’autres encore présentent des signes de fatigue chronique, de stress ou de difficultés de récupération. Apporter la même réponse à tous revient parfois à traiter les conséquences sans réellement comprendre les causes.
C’est précisément là que l’esprit de Mon Bilan Prévention devient particulièrement intéressant.
Avant de proposer une solution, le dispositif invite à prendre le temps d’échanger avec la personne, d’identifier ses habitudes de vie, ses facteurs de risque, ses motivations et ses priorités afin de construire un plan de prévention réellement personnalisé.
Pourquoi ne pas transposer cette logique au monde de l’entreprise ?
Imaginons qu’avant de bâtir un plan annuel de prévention, une organisation propose à ses collaborateurs un entretien individuel réalisé par un professionnel de santé formé à cette démarche. Sans entrer dans une logique de diagnostic médical, ces entretiens permettraient d’identifier les grandes tendances d’un service ou d’une entreprise : niveau de sédentarité, qualité du sommeil, contraintes physiques, perception du stress, habitudes d’activité physique ou encore besoins en matière d’ergonomie.
Les données, naturellement anonymisées et analysées de manière collective, offriraient alors une vision beaucoup plus précise des besoins réels des équipes.
Les actions de prévention ne seraient plus choisies parce qu’elles figurent au catalogue ou parce qu’elles sont « à la mode », mais parce qu’elles répondent à des problématiques objectivement identifiées sur le terrain.
Une entreprise dont les collaborateurs présentent principalement des troubles liés au travail sur écran n’aura pas les mêmes priorités qu’une structure confrontée à des manutentions répétitives, à des difficultés de récupération ou à une forte exposition aux risques psychosociaux. Individualiser le recueil des besoins permet ainsi de construire des actions collectives beaucoup plus pertinentes et d’optimiser les investissements consacrés à la prévention.
Cette approche marque peut-être la prochaine étape de la santé au travail : passer d’une prévention standardisée à une prévention véritablement personnalisée, construite à partir des réalités vécues par les collaborateurs plutôt qu’à partir de suppositions.
Une nouvelle génération de prévention
Cette approche ouvre également de nouvelles perspectives pour les professionnels de santé intervenant en entreprise.
Leur rôle ne se limiterait plus uniquement à animer une formation ou une conférence.
Ils pourraient contribuer à une véritable stratégie de prévention individualisée.
Les données anonymisées recueillies lors des entretiens permettraient d’identifier les problématiques dominantes d’un service ou d’une entreprise.
Les actions collectives seraient alors construites à partir des besoins observés sur le terrain, et non plus uniquement sur des hypothèses.
Cette évolution constituerait probablement un changement majeur dans notre manière d’aborder la prévention au travail.
Moins de standardisation, davantage de personnalisation pour une approche beaucoup plus proche des besoins réels des collaborateurs.
Former les professionnels à cette nouvelle mission
Cette évolution ne s’improvise pas.
Conduire un entretien de prévention demande des compétences spécifiques.
Il ne suffit pas de connaître les recommandations en matière d’activité physique ou d’alimentation.
Il faut également savoir écouter, questionner, accompagner le changement, fixer des objectifs réalistes, construire un plan personnalisé et orienter vers d’autres professionnels lorsque cela est nécessaire.
C’est dans cette perspective que Cinésis travaille actuellement à la mise en place d’une formation dédiée aux masseurs-kinésithérapeutes et aux infirmiers souhaitant intégrer cette nouvelle mission à leur pratique quotidienne.
L’objectif n’est pas uniquement d’expliquer le dispositif.
Il est d’apporter des outils concrets, des mises en situation, une méthodologie d’entretien et une réflexion globale sur la prévention.
Cette formation a vocation à accompagner les professionnels dans une évolution qui dépasse largement le simple cadre réglementaire.
Une opportunité à ne pas manquer
Pendant des décennies, les professionnels de santé ont principalement été sollicités lorsque les problèmes étaient déjà présents.
Aujourd’hui, une nouvelle logique émerge progressivement :
Agir avant, accompagner plutôt que réparer et construire des habitudes favorables à la santé.
Cette évolution est probablement l’un des changements les plus importants qu’ait connus la profession de masseur-kinésithérapeute depuis plusieurs années.
Elle ouvre de nouvelles perspectives pour les cabinets libéraux.
Elle renforce la place du kinésithérapeute dans les politiques de santé publique.
Et elle pourrait également transformer, demain, la manière dont les entreprises construisent leurs démarches de prévention.
Car finalement, la meilleure prise en charge reste souvent celle dont le patient… ou le salarié… n’aura jamais besoin.
Ecrit par Johann Divaret – fondateur de Cinésis